Réfugiés climatiques: un problème inextricable ?

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Par Cathy Alexander, chercheuse au MSSI de l'Université de Melbourne

Pendant la durée de la COP21, la FEP vous propose, en partenariat avec le « Melbourne Sustainable Society Institute » (MSSI) de l’Université de Melbourne, une série d’articles sur les négociations climatiques écrits par des chercheurs et des activistes australiens. Les articles sont disponibles en anglais sur le site du MSSI.

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Le changement climatique va obliger les populations des régions les plus pauvres du globe à émigrer en masse vers les pays occidentaux dans les décennies à venir. Jusqu’à un milliard de personnes vont être contraintes de se déplacer du fait des inondations, des sécheresses, de la montée du niveau des mers et des conflits liés au climat qui vont se propager autour du monde. Ces déplacements ne manqueront de provoquer des crises politiques dans les pays vers lesquels ces personnes se dirigeront.

Voilà en tout cas la description qui est la plus couramment faite lorsqu’on évoque la question des migrations liées au changement climatique. Pourtant un panel d’experts réunis lors de la conférence de Paris a tenu a précisé que cette prédiction était mal avisée et a appelé à aborder cette question avec un nouvel état d’esprit, tout en concédant que le sujet était si important qu’il dépassait probablement le simple cadre des négociations de la COP21.

Ce panel de sept universitaires européens, spécialisés sur les migrations liées au changement climatique, s’est exprimé lors d’un side-event plein à craquer organisé sur le site de la conférence mardi 1er décembre. Tous sont d’accords pour affirmer que les migrations liées au climat sont déjà en cours et vont s’intensifier ; les individus se déplacent pour assurer leur sécurité (en réponse aux désastres liés au climat) et car ils perdent les moyens de leur subsistance, par exemple s’ils ne peuvent plus cultiver les terres.

Une étude a montré qu’il pourrait y avoir 180 millions de réfugiés climatiques en 2040 ; d’autres estiment qu’un milliard de personnes pourraient être touchées. Le changement climatique a déjà causé des hausses de prix de denrées alimentaires qui ont joué un rôle dans le déclenchement des révoltes du Printemps Arabe, et les sècheresses sévères qu’a connues la Syrie ont contribué à la désastreuse guerre civile en cours (même si les panelistes ont insisté sur le fait qu’il ne s’agit pas de la cause principale du conflit). Les migrations liées au changement climatique sont également un sujet important en Australie car le pays se trouve à proximité des zones très vulnérables du Pacifique et de l’Asie du Sud

Mais plutôt que de traiter les réfugiés climatiques comme une menace, comme quelque chose dont nous devrions avoir peur et que nous devrions peut-être chercher à exclure, les panelistes ont suggérés d’explorer d’autres voies.

Briser les mythes

Premièrement, les intervenants ont souligné que la migration est un phénomène complexe et que le changement climatique n’est qu’un des facteurs qui incitent les gens à se déplacer.

Deuxièmement, Angela Oels de l’université de Lund en Suède, se référa à une recherche menée dans le Pacifique, où les iles sont vulnérables à la montée du niveau des mers, qui montre que la plupart des gens ne veulent pas être déplacés. Koko Warner de l’Université des Nations Unies répliqua que ses propres travaux de recherche sur trois nations du Pacifique, Vanuatu, Kiribati et Nauru, révèlent qu’entre 40 et 70% des habitants pensent qu’ils auront besoin de migrer en raison du changement climatique et pratiquement 100% considèrent que le changement climatique va avoir un impact sur leur pays. Cependant, Koko Warner indiqua que même dans l’hypothèse où ils souhaiteraient déménager, seulement un quart des habitants auraient effectivement les moyens matériels de le faire. Les recherches d’Angela Oels, concordent sur le fait que beaucoup de personnes sont piégées par un manque de ressources qui les empêchent de migrer.

« Nous ne pouvons plus nous permettre d’attendre les crises à venir »

Troisièmement, les experts présents proposèrent de considérer les réfugiés climatiques comme des personnes rationnelles qui s’adaptent au changement climatique plutôt que comme des victimes.

Les « refugiés climatiques « doivent-ils être reconnus comme tels ?

Techniquement, il n’existe pas de « réfugiés climatiques ». L’ONU considère les réfugiés comme des personnes fuyant des persécutions politiques (cette catégorisation est sujette à controverse et fait l’objet de recours juridiques). François Gemenne de SciencesPo Paris a critiqué sévèrement l’idée de définir les réfugiés sur des critères politiques, plutôt que sur des critères climatiques ou économiques. « Qui sommes nous pour faire la distinction entre les bons et les mauvais réfugiés ? » a-t-il demandé. « Les impacts climatiques ne sont qu’une des nombreuses formes de violence que se voient infliger les personnes. »

François Gemenne soutient que la crise des migrants syriens en Europe montre qu’il n’y a pas de sens à traiter différemment les réfugiés politiques et économiques.

Angela Oels a plus de réticences vis-à-vis du concept de « refugiés climatiques » car elle affirme que la plupart des gens ne veulent pas devenir des réfugiés ; ils veulent que les pays pollueurs réduisent leurs émissions des gaz à effet de serre pour qu’ils puissent rester chez eux.

La conférence sur le climat peut-elle gérer ce sujet ?

Les migrations liées au climat ne représentent qu’une toute petite partie de ce qui est discuté à Paris. Certains panelistes appellent à une plus grande prise en compte de cette question et n’hésitent pas à indiquer les passages du projet d’accord qui pourraient se concentrer sur les mobilités humaines. Ils disent que des actions rapides sont nécessaires et que la Convention-Cadre des Nations Unies sur les Changements Climatiques (la CCNUCC, qui est en charge de la conférence de Paris), devrait s’impliquer davantage sur cette question. Un membre de l’auditoire du panel en provenance du Bangladesh, pays particulièrement vulnérable au changement climatique, plaida pour un engagement plus fort de la CCNUCC sur cette question. Son intervention était d’autant plus bienvenue du fait que les sept panelistes venaient de riches pays occidentaux et qu’aucun représentant des populations qui risquent de devoir migrer à cause des changements climatiques n’était présent sur l’estrade.

Giovanni Bettini, de l’université de Lancaster au Royaume-Uni, précisa néanmoins que les migrations climatiques représentaient un tel enjeu que cela allait probablement au-delà de ce que pouvait faire la CCNUCC. « Les migrations sont bien trop politiques » selon lui. « Les migrations sont-elles trop controversées à ce stade des négociations ? »

Les prochaines étapes

L’ensemble des panelistes s’accorde sur le fait que les migrations climatiques vont devenir un sujet majeur à l’avenir et le monde n’est tout simplement pas préparé pour traiter cette question. La crise des demandeurs d’asile Syriens a montré, selon eux, que la plupart des pays ne sont pas prêts à faire face à ce genre d’événements.

Pour en revenir aux grands principes à appliquer aux migrations climatiques, Koko Warner résume les choses ainsi : « Les gens devraient pouvoir se déplacer en sécurité et avec dignité… nous avons beaucoup de travail devant nous. »


Lien vers l'article original en anglais:

http://sustainable.unimelb.edu.au/climate-refugees

Traduction en français par Benoit Monange

  • Les opinions exprimées sur ce blog sont exclusivement celles de leurs auteurs. Elles sont publiées en tant que contributions au débat public et ne reflètent pas nécessairement celles de la Fondation de l’Écologie Politique en tant qu’institution.

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