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Accord de Paris: les bons, les méchants et les succès

Publié le

Par Robyn Eckersley, Professeure et directrice du département de science politique de l’Université de Melbourne

Pendant la durée de la COP21, la FEP vous propose, en partenariat avec le « Melbourne Sustainable Society Institute » (MSSI) de l’Université de Melbourne, une série d’articles sur les négociations climatiques écrits par des chercheurs et des activistes australiens. Les articles sont disponibles en anglais sur le site du MSSI.

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C’est fait, le lent cortège climatique multilatéral a enfin traversé la ligne d’arrivée ! Et le résultat de la conférence de Paris incitera tous les défaitistes qui s’étaient détournés du multilatéralisme à revoir leur copie.

Certes, dégager un compromis entre 196 parties peut être désespérément lent et frustrant, et parfois même se révéler impossible. Mais cette entreprise titanesque, quand elle aboutit, comme c’est le cas en l’occurrence, peut se traduire par un accord légitime, et donc durable, bénéficiant d’un ralliement universel.

À l’annonce du texte final dans la salle plénière remplie à craquer, le samedi 12 décembre 2015, tant le président de la COP que l’interprète officiel anglophone ont eu bien du mal à retenir leurs larmes. L’épuisement aidant, les émotions étaient à fleur de peau. Quant à l’adoption officielle de l’accord, intervenue plus tard dans la journée, vers 19 h 30, c’est peu dire qu’elle a été accueillie par un tonnerre d’applaudissement.

Cet accord n’est certainement pas parfait, mais il marque incontestablement un moment historique. Il est beaucoup plus audacieux que ce qu’avaient prévu la plupart des négociateurs et observateurs chevronnés.

La plus grosse surprise, et la réalisation maîtresse de cet accord, est l’inclusion d’un objectif de température de 1,5° C et d’un objectif à long terme de zéro émission nette dès que possible après le milieu du siècle. La science climatique a enfin obtenu une percée.

Le défi consiste évidemment à atteindre cet objectif plus ambitieux. Tout le monde admet que les 185 engagements en matière d’atténuation soumis jusqu’à présent concernant la période post-2020 ne maintiendront pas le réchauffement sous les 2° C, et moins encore les 1,5° C. Aussi la réussite ultime de l’Accord de Paris dépendra-t-elle de la « vitesse » à laquelle les parties seront capables de muscler leur ambition au fil du temps.

L’accord cherche à dynamiser l’ambition en offrant aux États un cadre durable au sein duquel ceux-ci doivent prendre des engagements périodiques et crescendo en matière d’atténuation, d’adaptation et de financement – l’idée est bien d’assurer le renforcement progressif de l’ambition.

Du côté des déceptions, il faut noter que rien n’oblige les parties à réévaluer ou à muscler leurs engagements actuels avant 2030 (sauf pour les parties ayant formulés des objectifs concernant 2025), bien qu’elles puissent choisir de le faire volontairement à n’importe quel moment.

Mais le scénario catastrophe d’une atonie des ambitions d’ici 2030 a peu de chances de se réaliser. Nous pouvons nous attendre à ce que certaines parties mettent à niveau leurs contributions existantes car de nombreux éléments les y inciteront. Les parties sont également appelées à formuler des stratégies de réduction de leurs émissions à long terme.

En outre, un dialogue facilitateur sera organisé en 2019 pour faire le point sur l’effort collectif et informer le cycle d’engagement suivant. Cette disposition exercera davantage de pression encore sur les parties afin qu’elles voient plus loin et se surpassent.

Les parties ses sont mises d’accord sur des cycles de contribution successifs relativement courts, c’est-à-dire quinquennaux, qui seront déterminés à l’échelon national. Qui plus est, elles sont aussi convenues que chaque contribution successive constituera une progression dépassant la précédente et reflétera l’ambition la plus élevée possible de chacune d’entre elles. Nous le voyons, toutes ces dispositions seront de nature à inciter très fortement les pays à se montrer toujours plus ambitieux.

La percée de la science climatique

Le financement du climat et la question de la différentiation plus ou moins importante des responsabilités entre pays développés et pays en développement ont été les points de friction transversaux qui ont hanté toutes les négociations. Les pays en développement souhaitaient des engagements plus importants et quantifiés concernant le soutien financier qui doit favoriser leurs efforts d’atténuation et d’adaptation. Les pays développés ont opposé une résistance à la notion d’objectifs quantitatifs et ont mis une pression maximale sur de grands pays en développement comme la Chine afin qu’ils assument leur rôle de pays donateur.

En vertu du compris dégagé, les pays développés apporteront un soutien accru tandis que d’autres parties (lire la Chine) sont encouragées à fournir ou à continuer de fournir ce soutien, mais sur une base volontaire. La décision finale de la COP appelle les parties à fixer un nouvel objectif financier quantifié avant 2025, en tablant sur un montant plancher de $ 100 milliards (qui était en fait l’objectif pour 2020 fixé à Copenhague en 2009).

Sur la différentiation, les pays développés sont parvenus à conserver les principes de base de la Convention, à savoir que les responsabilités sont effectivement communes, mais différenciées. En revanche, l’application de ces principes s’est révélée de plus en plus nuancée dans les diverses dispositions de l’accord. L’idée consiste à effacer progressivement la vision binaire opposant pays développés et pays en développement (un des grands sujets de discorde pour les États-Unis et beaucoup d’autres pays développés) afin de refléter l’évolution des conditions économiques.

Pour ce qui est de la conférence elle-même, les États-Unis et la Chine en ont été les héros incontestables à la suite de leur déclaration commune – et sans précédent – sur le changement climatique en 2014 et des réunions de suivi en 2015.Cette initiative a donné aux négociations un élan considérable. Cela dit, dès le début de la conférence, la Chine a battu en retraite et rejoint le Groupe des pays en développement aux vues similaires qui inclut l’Inde, la Malaisie et de nombreux États riches en pétrole.

Pendant ce temps, d’autres héros se sont révélés au grand jour, et notamment le président des Îles Marshall, Tony de Brum, qui a organisé une nouvelle « Coalition de grande ambition » qui a transcendé la ligne de démarcation habituelle opposant les pays développés aux pays en développement. Les États-Unis, l’UE, le Mexique, le Brésil, la Norvège, le Canada et beaucoup d’autres pays ont rejoint cette coalition, qui a effectivement contribué à dynamiser l’ambition.

Non sans audace, l’Australie a annoncé à la dernière minute qu’elle se joignait à cette coalition. De Brum aurait apparemment réagi en déclarant qu’il était impatient « d’entendre ce que les Australiens pourraient faire de plus pour rejoindre notre coalition des plus ambitieux ici à Paris ».

Le grand héros de cette conférence a été le président de la COP (et ministre français des Affaires étrangères), Laurent Fabius. Loin de se laisser démonter par les attaques terroristes bouleversantes du mois dernier, Fabius et son équipe diplomatique sont parvenus à piloter les parties vers un accord en conservant un processus à la fois inclusif et transparent, mais aussi en restant constamment à l’écoute des préoccupations des parties. Cette méthode a permis de maintenir la confiance et l’esprit de coopération sans lesquels il n’aurait pas été possible de trouver un accord final.

Rappelons-nous de 2009, quand le président danois de la COP avait quitté le processus régulier pendant la seconde semaine des négociations, avec à la clé un lourd tribut à payer. La conférence avait déraillé et aucun consensus final n’avait pu se matérialiser.

Le principal trouble-fête de la conférence a été l’Arabie saoudite qui, parfois soutenue par d’autres États pétroliers, a tenté de bloquer bon nombre des dispositions plus ambitieuses présentes dans le texte, obtenu quelques concessions, avant de devoir finalement céder sous le poids du nombre.

L’Accord de Paris sera officiellement signé à New York en avril 2016 et entrera en vigueur en 2020, si du moins le nombre requis de ratifications a été reçu d’ici là, soit 55 parties représentant au moins 55 % des émissions.

L’Accord de Paris a donné un grand coup de barre et fixé un nouveau cap qui aidera le monde à dépasser l’ère des combustibles fossiles. Si le gouvernement australien devait ne pas saisir ce message après Paris et s’abstenir de renforcer nos objectifs et politiques domestiques, nous serions alors considérés comme un État paria.


Lien vers l'article original en anglais:

http://sustainable.unimelb.edu.au/multilateral

Traduction en français par André Verkaeren

  • Les opinions exprimées sur ce blog sont exclusivement celles de leurs auteurs. Elles sont publiées en tant que contributions au débat public et ne reflètent pas nécessairement celles de la Fondation de l’Écologie Politique en tant qu’institution.

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