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L'économie par l'entraide selon Pierre Kropotkine

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Note de lecture de Pierre Kropotkine et l'économie par l'entraide de Renaud Garcia (Le Passager Clandestin, 2019)

Depuis  sa création en 2013, la collection « Précurseur.se.s de la décroissance » s’est proposée de constituer un corpus de livres courts présentant les œuvres d’auteur.e.s qui, de tout temps et en tous lieux, ont critiqué le discours moderne fondé sur la croissance et le progrès. Initialement publié en 2014 et réédité en 2019, l’ouvrage de cette collection qui nous intéresse se concentre sur les travaux de Pierre Kropotkine (1842-1921). L’auteur, Renaud Garcia, est enseignant en philosophie au lycée et l’un des plus fins connaisseurs actuels de ce théoricien et militant anarchiste (1). Cette connaissance approfondie lui permet de restituer de manière didactique et accessible les apports majeurs de ce polymathe russe dont les analyses, puisant autant dans la géographie et l’économie que dans la biologie, permettent une critique radicale de l’idéologie capitaliste. Ce travail synthétique réussit le double défi de vulgariser la pensée de Kropotkine sans la simplifier tout en mettant en lumière les perspectives politiques qu’elle ouvre pour les « objecteurs de croissance ». Par ailleurs, l’auteur ne manque pas de souligner la manière dont les réflexions scientifiques de Kropotkine sur l’évolutionnisme ont nourri son engagement politique, notamment son opposition farouche à une vision concurrentielle de la société.

L’ouvrage peut être découpé en trois parties principales. Renaud Garcia revient, tout d’abord, dans une courte biographie, sur la vie de Kropotkine et met ainsi en évidence l’influence de ses expériences sur sa démarche intellectuelle. Faisant office d’introduction à la pensée de Kropotkine, la deuxième partie analyse de manière concise les critiques qu’il formule envers les théories du darwinisme social et leur « levain malthusien » auxquelles il oppose une vision de l’évolution fondée sur l’entraide et à partir de laquelle il propose une nouvelle organisation économique et politique de la production. Toutes ces thématiques sont illustrées dans une dernière partie par des extraits commentés des principales œuvres du philosophe libertaire.

De sa naissance dans la haute aristocratie russe jusqu’à sa mort en tant que figure du mouvement anarchiste, le retour sur la vie de Kropotkine effectué dans les premières pages du livre est le bienvenue pour comprendre de quelle manière « l’œuvre et l’homme se trouvent (…) étroitement chevillés » (p. 8). Plusieurs événements sont évoqués par l’auteur – son voyage dans le Jura suisse, sa participation à la deuxième vague du populisme russe, sa rencontre avec Élisée Reclus - mais son expérience dans un régiment de cosaques en Sibérie constitue indéniablement un moment fondateur à partir duquel découle presque toutes les préoccupations majeures de ses textes. En effet il y est témoin de la solidarité des communautés locales face à l’échec des politiques réformistes menées par l’administration de l’État et effectue ses premières observations naturalistes dont il se servira plus tard pour écrire L’entraide, un facteur de l’évolution. Kropotkine publie cet ouvrage en 1902 en réaction à deux lectures de l’évolutionnisme darwinien qui ont en commun de se référer uniquement à L’origine des espèces (2) et de dépeindre la nature comme le lieu d’une concurrence féroce pour survivre. D’un côté, il reproche aux représentants du darwinisme social de son époque de naturaliser les inégalités sociales et de prôner la suppression des aides de l’État pour les plus faibles en transposant aux sociétés humaines le principe de sélection naturelle. De l’autre, il critique la distinction opérée par Thomas Henry Huxley (1825-1895) entre nature et culture pour qui cela justifie l’instauration d’institutions souveraines puissantes. À cela, il oppose une vision atypique qui, comme le darwinisme social, affirme la continuité entre biologie et sciences sociales mais, se basant sur ses propres observations en Sibérie et sa lecture de La filiation de l’homme (3), souligne l’importance d’un mécanisme évolutif  autre que la compétition : l’aide mutuelle entre les membres d’une même espèce.

Avant de développer la manière dont Kropotkine étend ce principe aux sociétés humaines, Renaud Garcia revient sur la place qu’occupent les idées de Thomas Malthus (1766-1834) dans son œuvre. Fidèle à l’idéal égalitaire de l’anarchiste William Godwin (1756-1836) et à sa croyance en la perfectibilité humaine, Kropotkine fustige la théorie du pasteur anglican (4) en évoquant la possibilité de repousser les limites productives du secteur agraire. Pourtant, l’auteur pointe l’existence, à la même époque, de mouvements anarchistes et féministes négligés par Kropotkine n’hésitant pas à se pencher sur la question démographique. Ces militant.e.s néo-malthusien.ne.s prônaient le contrôle des naissances non pas pour préserver l’ordre social par la rigueur morale comme Malthus mais pour redonner aux femmes la maîtrise de leur corps et permettre une véritable révolution sociale. Aujourd’hui, selon l’auteur, même si cette question reste particulièrement difficile à aborder, elle doit néanmoins être posée dans le cadre de la décroissance si l’on souhaite diminuer notre empreinte carbone.  

Cependant, Kropotkine reste pertinent pour penser la décroissance puisque sa critique de Malthus ne s’articule pas autour d’une foi inconditionnelle en la technique et en la productivité mais s’appuie plutôt sur une réorganisation profonde de l’économie qui s’effectue en trois étapes. Premièrement, la production doit s’adapter aux besoins déterminés collectivement au sein de « conseils », affirmant ainsi qu’une marchandise dispose avant tout d’une valeur d’usage. Deuxièmement, le travail est pensé dans une perspective émancipatrice autant du point de vue de l’économie – les travailleurs possèdent les moyens de production et décident ensemble de la répartition des salaires – que du point de vue de la technique – fin des spécialisations qui empêchent la compréhension totale des moyens et des finalités de la production. Enfin, cette réorganisation de l’économie doit se refléter géographiquement avec la mise en place de fédérations de villages connectés favorisant l’entraide et la diversité culturelle.

On l’aura compris, l’intérêt majeur de cet ouvrage est de rendre intelligible, à travers un livre de moins de 150 pages, l’actualité et la pertinence des analyses de Kropotkine pour un large public qui dépasse de loin celles et ceux qui s’interrogent sur la décroissance (5). En effet, dans une société néolibérale comme la nôtre qui érige la concurrence en loi naturelle (6), la proposition du « prince des anarchistes » d’une économie par l’entraide semble être une alternative stimulante, à même de nourrir toute réflexion qui souhaite contribuer à bâtir une nouvelle société centrée sur la coopération.

Virgile Levrat, FEP



Notes

(1)  Deux de ses ouvrages lui sont consacrés : La nature de l’entraide (ENS Éditions, 2015) qui reprend sa thèse et Agissez par vous-mêmes (Nada Éditions, 2019) qui est une traduction d’articles publiés par Kropotkine dans la revue « Freedom » complétée par un avant-propos et des notes de bas de page.

(2) Ouvrage scientifique fondateur écrit par Charles Darwin et publié en 1859 dans lequel il développe une théorie de l’évolution dont le mécanisme moteur est la sélection naturelle.

(3) Autre ouvrage majeur écrit par Darwin en 1871 dans lequel il décrit entre autres le rôle majeur des « instincts sociaux » chez les non-humains comme chez les humains.  

(4) Cette théorie énonce que la population augmente de manière exponentielle (1, 2, 4, 8, 16, …) tandis que les ressources augmentent de manière arithmétique (1, 2, 3, 4, 5, …) ce qui le mène à préconiser un régulation des naissances via l’abrogation de la « loi sur les pauvres » qui assurait un revenu minimum pour les personnes pauvres.

(5) Il rappelle et complète en cela un autre ouvrage récent qui actualise la pensée de Kropotkine : Pablo Servigne et Gauthier Chapelle, L’Entraide. L’autre loi de la jungle (Les Liens qui Libèrent, 2017).

(6) Voir Barbara Stiegler, « Il faut s’adapter ». Sur un nouvel impératif politique (Gallimard, 2019)