Entretien de Catherine Larrère dans la revue Projet: «Environnement : ne pas ignorer les conflits»

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La revue Projet publie dans son numéro 347 daté d'août 2015 et intitulé "Les spiritualités au secours de la planête?", un entretien avec la Présidente de la Fondation de l'Ecologie Politique, Catherine Larrère.

Entretien - La catastrophe écologique a déjà commencé. Elle bouscule nos représentations du monde, où la nature avait été abandonnée à la science. De là à convoquer les religions ? Leur rapport à l’écologie est controversé. Pour la philosophe Catherine Larrère, c’est par le débat, le conflit et dans la diversité que l’on inventera une nouvelle façon de vivre entre nous, avec la nature.

Selon vous, faut-il parler de « crise » ou de « catastrophe » écologique ?

Catherine Larrère – Le changement climatique est en route : on le voit par les températures moyennes actuelles qui n’ont jamais été aussi élevées, par le changement des dates de migration des oiseaux, par le nombre de réfugiés climatiques, par le fait que des îles du Pacifique sont recouvertes par la montée des eaux… Notre tort est de toujours penser que c’est ce qui va se passer plus tard. Non, c’est quelque chose qui est en train de se passer. Des événements particuliers, comme l’ouragan Katrina, attirent l’attention. Mais bien d’autres aussi ! Par exemple, les conflits au Darfour ont une composante environnementale importante. Les conditions climatiques aggravent nombre de phénomènes sociaux dramatiques. Et cela ne devrait pas s’arranger… Or une crise, par définition, est censée trouver une solution. Le mot ne convient plus vraiment.

On sait que les choses ne vont pas redevenir comme avant. On ne pourra pas empêcher la hausse des températures, qui a déjà eu lieu et qui va se poursuivre, même en arrêtant aujourd’hui d’émettre du CO2 : il y a de l’irréversible. On peut parler de catastrophe, à ceci près qu’il ne s’agira pas forcément d’un effondrement complet, où tout s’arrête. On se dirige sans doute davantage vers ce qui s’est passé à l’île de Pâques, dont tous les habitants n’ont pas disparu, vers un appauvrissement de la vie, des conditions beaucoup plus difficiles, plutôt que vers la catastrophe hollywoodienne où la tour s’effondre ! La vie continuera, mais de plus en plus mal.

Comment interprétez-vous l’appel de Nicolas Hulot aux institutions religieuses sur les questions environnementales ? Est-ce révélateur de la nature de la crise ? Est-ce une simple instrumentalisation ?

Honnêtement, je ne sais pas. Pour John Baird Callicott, spécialiste des éthiques environnementales qui a écrit un livre sur les visions du monde et les rapports à la nature présents dans les religions, on peut utiliser le contenu écologique des religions au service de la cause environnementale. Tout est mobilisable pour faire changer les représentations. Si les religions sont prêtes à aider, allons les chercher. Mais cela ne remet pas en cause, chez lui, l’idée que le critère pour juger les différentes visions du monde reste la science actuelle. Callicott est persuadé que c’est la science qui dit la vérité de notre rapport à la nature. On sort de l’instrumentalisation si on pense que, en faisant appel aux religions, on peut peut-être comprendre quelque chose sur la nature que la science ne nous dit pas.

L’idée importante, au-delà même du contenu pratique des religions dans les conduites écologiques, est celle de la dimension spirituelle de la crise environnementale. Dans l’Almanach d’un comté de sable, Aldo Leopold [1887-1948], figure marquante du mouvement écologiste américain, est persuadé du besoin d’une mobilisation spirituelle (mais pas nécessairement religieuse), philosophique, psychologique… Il faut, selon lui, s’adresser aux gens individuellement, à leur cœur, à leur morale. Tout ne se dit pas dans un langage de rationalité économique ou d’efficacité technique. C’est aussi une lecture qui a été faite de l’article de Lynn White Junior. Car au-delà de l’attaque que l’on peut y voir de la Bible et du christianisme, il met le doigt sur la dimension spirituelle de nos rapports à la nature. Dès lors que ce qui a amené l’Occident à changer de rapport à la nature se trouve dans une mutation spirituelle, pour repartir sur de bonnes bases, cela se jouerait au niveau spirituel.

Faut-il dire « spirituel » ? Cette lecture peut faire croire à un lien de causalité. Or à mon sens, la question n’est pas là : c’est celle de l’ampleur de la crise. Ce n’est pas uniquement une question d’efficacité économique, mais celle d’une vision globale, affectant nos façons de vivre. De nombreux auteurs convoquent une dimension qui est de l’ordre de la conversion. Bryan G. Norton[7] parle de « valeurs transformatrices » : des valeurs capables d’effectuer la transformation de nos goûts. Pour l’expliquer, il use d’une métaphore. Un adolescent se voit offrir un billet d’opéra par ses grands-parents. Mozart ne l’intéresse pas particulièrement, mais il s’y rend pour faire plaisir à ses grands-parents, qu’il aime. Il réalise finalement qu’il apprécie ce qu’il a vu et entendu. De même pour Norton, l’on découvre que la nature mérite d’être prise en considération. Il y a ainsi une dimension de conversion. Mais si celle-ci reste au plan individuel, dans la tête de chacun, on demeure au stade pré-politique.

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Retrouvez l'intégralité de cet entretien dans le numéro 347 de la revue projet et sur le site internet de la revue:

http://www.revue-projet.com/articles/2015-06-larrere-environnement-ne-pas-ignorer-les-conflits/