[Parution GEF] Liberté et sécurité dans un monde complexe

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Par Dirk Holemans, Président de la Fondation Verte Européenne

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Dirk Holemans est co-président de la Fondation Verte Européenne et coordinateur d’Oikos, le think tank du parti Vert flamand. Auteur de nombreux ouvrages et articles, Dirk Holemans intervient régulièrement comme conférencier sur des sujets tels que l’économie écologique, les villes vertes, les communs et l’écologique politique.


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PRÉAMBULE

À travers le monde, de plus en plus de personnes re-prennent leur avenir en main. Ensemble, elles prennent des initiatives dans les domaines des énergies renou-velables, de la production alimentaire locale, des outils de partage, etc. C’est le mouvement le plus prometteur de notre époque. Là où le marché et l’État échouent, les personnes agissent : en tant que citoyens libres, ils réinventent le collectif, avec des partenariats ouverts où développement personnel et engagement social vont de pair. Cette observation semble contredire nos expériences quotidiennes. Les erreurs systémiques de notre modèle de société envahissent les journaux : crise climatique, banques instables, flux de réfugiés. Il semble clair que l’incertitude ne fait qu’augmenter. Mais nous sommes en présence de deux tendances qui se produisent au même moment et cela n’est pas dû au hasard.

Il est temps de se réveiller. Pendant trente ans, nous avons cru que le temps des Métarécits était passé. Les idéologies sont devenues inutiles avec la chute du mur de Berlin. Entre-temps, nous sommes mieux avisés. Après trois décennies de mondialisation économique, nous comptons plus de perdants que de gagnants. A défaut de proposer une histoire passionnante pour l’ave-nir, les politiques progressistes ont mené les perdants dans les bras des nationalistes de droite, qui nourrissent l’illusion que se replier sur soi-même peut être une forme de coopération fructueuse.

Nous devons oser réécrire l’histoire. Au 20ème siècle, l’État-providence est né de la réaction progressiste à une économie de marché libre. Depuis les années 1950, les citoyens des pays occidentaux ont profité d’une liberté accrue tandis que leurs gouvernements instauraient une sécurité sociale. Trente ans plus tard, l’appareil économique s’effondre, conduisant à une période néoli-bérale qui durera pour les trente prochaines années. Au cours de cette période, une « Constitution de la liberté » spécifique (Hayek 1978) a été mise en place, dans laquelle le marché est redevenu le mode d’organisation dominant. Cela a conduit à un monde plus instable avec des inégalités extrêmes et une crise écologique de plus en plus profonde. La réponse que nous devons déve-lopper au 21ème siècle est la société socio-écologique, un projet qui aspire à une liberté égale pour que tout le monde puisse s’épanouir dans la sécurité, dans les limites des capacités de la planète.

Ce n’est pas un projet simple car il relève du paradoxe de notre temps. La préservation de notre monde actuel est tout sauf certaine. Pour construire un avenir certain, nous devons tout changer. Pour nous développer tout à fait librement, nous avons besoin de systèmes durables. Dans cet avenir, les manières dont nous produisons de la nourriture et de l’énergie, dont nous travaillons et gagnons notre pain seront toutes différentes. Nous avons besoin de nouvelles institutions sociales et d’une mutation culturelle autour de notre conception du « bien vivre ». Heureusement, ce n’est pas un rêve inaccessible. Alors que la plupart des gouvernements vont droit dans le mur, de plus en plus de citoyens prennent le pouvoir entre leurs propres mains. Bien qu’ils soient rarement mentionnés dans les médias, ils sont le contre-courant croissant et positif de notre société. Avec les gouvernements locaux progressistes, ils représentent les incubateurs d’une nouvelle société socio-écologique. Le sujet de cet essai est comment nous pouvons parvenir à une telle société, en gardant la liberté et la sécurité au cœur du débat.

Certes, la relation entre liberté et sécurité représente un défi. La philosophe Hannah Arendt soutient que la liberté est liée à l’ouverture du futur : chaque action déclenche une réaction en chaîne d’effets inattendus et imprévisibles. C’est logique et presque évident. Si tout était réglé, il n’y aurait pas de choix, pas de marge de manœuvre. Or, une vie où tout est tellement certain et où rien ne change n’est une aspiration pour personne. Cependant, à quel point sommes-nous libres ? Est-ce que, vraiment, tout doit être incertain ? La vie dans l’incertitude totale ne conduit-elle pas à des sentiments de peur profonde ?

Le sociologue Zygmunt Bauman a déclaré à quatre-vingt-cinq ans, après soixante années de recherche, que chaque personne dans sa vie avait besoin de deux choses : la liberté et la sécurité. Ce sont des concepts jumeaux siamois, toujours liés dans une société équi-librée. Bauman décrit notre temps comme une époque de « modernité liquide ». Toutes les institutions qui nous assurent la sécurité (État-nation, famille, etc.) se sont dissoutes dans une société de flux de personnes (des touristes aux réfugiés), de capitaux et de biens qui fournissent peu ou pas de soutien.

Nous devons maintenant quitter cette période et en construire une nouvelle en transformant notre monde en une société socio-écologique. Nous avons besoin d’une liberté égale pour tout le monde, liée à une économie et à un mode de vie qui exigent dix fois moins de la pla-nète. Certes, à notre époque, marquée par l’instabilité, un tel défi immense crée au premier abord beaucoup d’incertitudes et de résistance. Il est donc important de formuler les changements nécessaires en tant que projet sociétal constructif pour l’avenir ; un message Liberté & Sécurité dans un monde complexe d’espoir politisant à partir duquel nous pouvons assurer la certitude dans le long processus de réalisation. Il appartient au mouvement écologiste et à sa représen-tation politique de jouer un rôle clé dans cette voie. Ce n’est pas seulement le moment d’avoir des analyses intelligentes et des idées inspirantes - il s’agit aussi de mobiliser les gens pour leur avenir.

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Edition révisée de mars 2021.

Cette publication a été réalisée avec le soutien financier du Parlement européen à la Fondation Verte Européenne. Le Parlement européen n’est pas responsable du contenu de cet ouvrage.

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