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La sensibilité écologique dans la littérature

La sensibilité écologique dans la littérature

- 3 septembre 2013

Autour de On dirait vraiment le paradis de John Cheever et Géologies de Pierre Bergounioux

La Fondation de l’écologie politique l’a affirmé d’emblée: elle ne mobilisera pas seulement les méthodes expérimentales et les outils, logiques et mathématiques, du discours scientifique et expert. Elle fera appel aussi à d’autres modes d’expression. Les artistes, quelle que soit leur discipline, ont leur rôle à jouer dans la mise en scène et la mise en sens de la réalité qui devraient, nous l’espérons, contribuer à transformer nos manières de penser, de sentir et de désirer et, partant, nos manières de faire et d’agir.

Il ne s’agit pas, par là, de faire une concession pédagogique à un mode de compréhension de la réalité qui serait secondaire mais plus facile d’accès. Certes, la littérature ne nous délivre certainement pas une quelconque connaissance propositionnelle. Elle s’adresse à une autre forme d’intelligence que l’intellect, à une intelligence sensible et affective qu’on aurait tort d’opposer à la première comme l’irrationalité à la rationalité. Elle donne à voir et à comprendre, à travers des histoires singulières fictives, des réalités qui ont une portée pratique en ce sens qu’elles nous font prendre conscience et réagir et, parfois, peut-être même passer à l’action. C’est là, en-dehors de toute volonté didactique ou naturaliste, aux antipodes d’une littérature de propagande comme celle du «réalisme socialiste», donner à revivre par l’imagination une manière d’expérience éthique et politique.

Aussi, au fur et à mesure que les opportunités se présenteront, nous proposerons aux internautes des critiques d’ouvrages littéraires. Nous rendons compte, ci-dessous, des deux livres suivants :

John Cheever, On dirait vraiment le paradis (Oh what a paradise it seems), Gallimard (Folio), 2009,

Pierre Bergounioux, Géologies, Galilée, 2013. http://www.editions-galilee.fr/f/index.php?sp=liv&livre_id=3395


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C’est un étang, et cet étang, qui trouve place dans un paysage ni simplement campagnard ni pleinement sauvage, on y pêche et, en hiver quand il gèle, on y fait du patin à glace. Cet étang, «on dirait vraiment le paradis».

Or, voici qu’un beau jour, lorsque Sears, le protagoniste de ce court récit de John Cheever, l’un des maîtres américains de la short story («le Tchékhov des classes moyennes» selon la critique) s’y rend, il découvre que s’y déverse une décharge. Les eaux en sont devenues toxiques et tous les poissons en ont disparu. Le paysage est ravagé par l’amoncellement de déchets caractéristiques de la société de surconsommation.

Sears est un homme vieillissant, travaillé par le sentiment que le temps de l’amour touche, pour lui, à sa fin. Il est envahi par un malaise mélancolique général dans lequel les transformations qui affectent l’environnement de la vie contemporaine – le récit de Cheever date de 1982 – jouent un rôle important.

Sears, dont rien ne laisse penser, a priori, qu’il ait une quelconque conviction écologique, est choqué par la présence de cette décharge qui viole pour ainsi dire l’étang et attente à l’intégrité des souvenirs qui lui sont liés. Il décide de mobiliser un laboratoire pour faire des analyses de l’eau de l’étang contaminé et fait appel à un avocat pour engager un procès contre les responsables de la décharge. Chisholm, l’avocat, est, lui, un écologiste engagé mais son argumentation militante laisse Sears dubitatif. Il n’empêche, la sensibilité de ce dernier à la nature et aux activités traditionnelles qui s’y déploient est profondément affectée par l’obscénité de cette décharge, par l’offense qu’elle fait à la nature et, de manière plus diffuse, par ce qu’elle dit de l’évolution de la société.

Face à l’opposition de Sears et de son avocat, le maire de la commune où se trouve l’étang organise un jour une audience publique où se presse la population. Favorable à la décharge, il entend réduire au silence ces adversaires. Aux arguments environnementalistes de l’avocat et aux sentiments de Sears, qui ne sont pas ceux d’un naturaliste mais qui expriment une sensibilité esthétique et un imaginaire poétique de la nature, s’opposent les arguments pragmatiques et utilitaristes du maire.

Le maire justifie, en fin de compte, la décharge par le projet d’édifier sur l’emplacement de l’étang comblé «un mémorial pour nos morts aux combats». Ayant brandi cette valeur suprême du nationalisme américain, le maire met l’opinion de son côté. Face aux morts pour la défense de la patrie, l’esthétique de la nature et la morale épicurienne de ses usages traditionnels – pêcher et glisser en patins – que défend Sears dans le sillage d’une sensibilité américaine qui remonte à Muir et à Thoreau qui, précisément, installa sa cabane auprès d’un autre étang fameux, celui de Walden, semble ne pas faire le poids. Comment le sentiment poétique de la nature pourrait-il résister à l’héroïsme guerrier?

Il vaut la peine d’écouter un peu les propos d’une lettre de Sears cités pendant l’audience : «N’est-il pas vrai que nous ressentons sur des patins une sensation de légèreté qui semble remonter à nos souvenirs ancestraux? Dimanche dernier, en apportant mes patins à l’étang, j’ai découvert qu’il avait été transformé en décharge et n’était plus qu’un tas de déchets surmonté par un cadavre de chien. Il n’y a pas d’innocence en ce bas monde, mais laissez-nous protéger l’innocence du patin à glace.» Cette sensibilité et la forme de légèreté éthique qui l’accompagne se retournent contre son auteur. Le maire, très assuré, répond: «D’un côté, nous avons la douleur d’hommes et de femmes mûrs et réfléchis qui souhaitent commémorer le sacrifice de leur vie fait par leurs fils et leurs maris. D’un autre côté, nous avons cette lettre. La réunion est close.» «This is not the end of the story», comme on dit en anglais, et je laisse le soin au lecteur de la découvrir.

Dans cet échange, la littérature manifeste, quelles que soient nos options éthiques et politiques personnelles, son pouvoir de mise en scène de la réalité, sa capacité, à travers une histoire singulière, à ouvrir une fenêtre sur la complexité et l’indécision des drames et des conflits humains, son pouvoir de figurer dans un récit l’entrelacs et les incertitudes des actions et des paroles humaines. Elle le fait, hors de toute intention démonstrative ou manichéenne. L’opposition des perspectives est laissée en suspens et le lecteur est laissé à sa liberté de jugement.

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Pierre Bergounioux a, de son côté, publié cette année un très court récit sous le titre Géologies. C’est un petit ouvrage original et très minutieusement écrit. L’auteur – il s’agit, de toute évidence, d’une voix autobiographique – oppose, à l’abstraction et aux sempiternelles lectures des études de littérature pour lesquelles il a rejoint la grand ville, le milieu rural dont il est originaire.

Lorsqu’il peut enfin retourner en son pays natal, qui est aussi celui de son enfance, Bergounioux ne nous le décrit pas sous l’angle habituel par lequel on aborde les paysages, c’est-à-dire par leurs formes extérieures d’ensemble et par la végétation, la flore et la faune qu’elles accueillent. Sa sensibilité et son imagination le traitent «sous l’angle des assises du commencement». C’est, en effet, la terre comme sol qui retient son attention avec ses caractéristiques propres, ses formes, ses textures, ses couleurs et les processus souterrains qui l’animent sur le très long temps. Ainsi, Bergounioux prend une perspective sur le paysage pour le moins inhabituelle en littérature qui s’attache traditionnellement aux êtres vivants dans la nature. Toutefois, si nous suivons James Lovelock et Lynn Margulis, Gaïa, la terre comme déesse mère de la mythologie grecque, comprend, outre les écosystèmes et la biosphère, l’ensemble des sols dans lesquels ils s’enracinent et trouvent à se nourrir.

La nostalgie du retour au pays natal, s’inscrit dans l’imaginaire de la matérialité des roches et de leurs propriétés géologiques. Hormis les agriculteurs et les vignerons, qui nous expliquent, par exemple, combien le goût d’un vin tient à la composition minérale des sols sur lesquels les pieds de vigne ont poussé, qui possède donc, aujourd’hui, une expérience concrète et sensible de la terre? Nous nous en méfions bien plutôt car la terre et le sol ont souvent servi de référence à une idéologie conservatrice, voire réactionnaire. Est-ce que, pour autant, ils ne seraient pas dignes d’inspirer une sensibilité artistique? Une esthétique minérale ne serait-elle pas de l’ordre du possible? Sans être complètement absente de la littérature – on se souvient par exemple de la passion pour les pierres de Roger Caillois et, bien entendu, des écrivains régionalistes tels que Jean Giono -, c’est une approche suffisamment rare pour mériter d’être mentionnée.

Pour Bergounioux, le pays natal a d’abord les apparences des granites ou des cristaux, des quartzites ou des micaschistes qui sous-tendent ces «moins bonnes terres» dont parle l’économie politique. Elles ont, pourtant, leur beauté propre et un mystère profond qui appellent l’investigation. Ainsi, l’auteur, muni d’un abrégé de géologie et d’un burin, s’enquiert au long de ses promenades des «structures enfouies, complexes, très riches [qui lui] étaient apparues, d’abord, sous les dehors d’une carte du Tendre» propice à l’imagination matérielle au sens de Bachelard et aux projections affectives et sentimentales sur de rocailleux magmas. Dans ce vagabondage, à la fois savant et sensitif, Bergounioux s’interroge sur «la contribution du sous-sol à la psychologie des habitants», contribuant ainsi à déplacer les lignes d’une dichotomie trop rigide entre la nature et la société des hommes.

Olivier Fressard

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