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Pour une histoire environnementale des migrations modernes

Publié le

Par Marco ARMIERO

Le texte publié ici est une présentation de l’ouvrage Environmental History of Modern Migrations (Routledge 2017, non traduit en français) dirigé par Marco Armiero et Richard Tucker. Il est paru dans un premier temps en anglais sur le site EntitleBlog.org.

Marco Armiero est chercheur en histoire environnementale. Ses principaux sujets d’étude sont les conflits environnementaux, la politisation de la nature et du paysage, et les effets environnementaux des migrations de masse. Il est directeur du KTH Environmental Humanities Laboratory du Royal Institute of Technology de Stockholm.

Histoires au présent

Nous traversons une crise migratoire très grave et l’Europe se transforme en forteresse imprenable. Les temps où les murs tombaient et où les fils barbelés disparaissaient semblent déjà si loin. Partout, les pays riches tentent de s’isoler de ces vagues de désespérés fuyant les guerres, la pauvreté, les persécutions et des changements environnementaux perturbateurs. « Un mur nous sauvera ! » répètent les professionnels de la peur. Car tel est bien le mantra simpliste et confortable inlassablement répétés par les jardiniers de ces plantations de haine d’un type nouveau et pernicieux.

Xénophobie, racisme et nationalisme gagnent du terrain. Ils se nourrissent d’un récit toxique qui détourne les conflits de classes vers l’ « extérieur ». Dans cette version de la réalité, si la classe ouvrière du Nord global s’appauvrit, la faute en incombe aux immigrants, et en aucun cas à la répartition inégale de la richesse, aux attaques commises contre les droits des travailleurs ou au travail de sape du néolibéralisme contre l’État providence. Quand les temps deviennent plus durs, il a toujours été pratique de pouvoir porter un doigt accusateur sur un « autre », quel qu’il soit, pour préserver les privilèges des nantis.

La montée du terrorisme est venue aggraver cette situation. Dans le débat public, migrants et terroristes sont deux notions qui semblent désormais s’entremêler plus ou moins confusément. Un nom exotique et le tour est joué. Le fait qu’un grand nombre de terroristes sont nés et ont grandi en Occident est allègrement « oublié » par la rhétorique incendiaire des nouveaux nationalistes de droite.

Lampedusa, Idomeni et Ventimiglia sont les centres d’une nouvelle géographie européenne. Incarnant l’entrelacement des migrations, des frontières et des corps, ces lieux créent une écologie politique des mouvements des êtres humains et du contrôle étatique (Turhan and Armiero 2017). La Méditerranée est quadrillée par des itinéraires de l’espoir et du désespoir. Partout sur le pourtour des frontières fortifiées de l’Europe se produisent des actes de violence et de désobéissance.

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Les États-Unis et l’Australie suivent le même chemin. Là-bas aussi, le débat public agite les mêmes peurs au point d’affecter lourdement l’agenda politique. Une simple analyse textuelle de la campagne présidentielle américaine de 2016 suffirait à démontrer, hors de tout doute raisonnable, que le mot «migration» occupe désormais une place clé dans le débat public.

Face à cet enchaînement d’événements, nul besoin d’expliquer combien une histoire environnementale des migrations est nécessaire (à laquelle nous ferons référence par l’abréviation HEM). L’histoire de l’environnement, en tant que discipline consciente d’elle-même, a vu le jour quasiment dans le même berceau que le mouvement écologique, apparu pour sa part dans la société états-unienne des années 1970. A l’instar de la nouvelle histoire sociale, l’histoire de l’environnement s’intéressait à ce qui se passait au-delà des murs de l’université. Elle conceptualisait sa fonction comme l’étude du passé afin de relever les défis du présent. En ce sens, s’intéresser aux migrations revient à remonter aux racines mêmes de l’histoire de l’environnement en tant que projet intellectuel. Nous pourrions d’ailleurs affirmer que cet exercice passe par le renforcement de l’effort politique d’un domaine qui, bien que gagnant en prestige universitaire, semble avoir égaré à certains moments son âme militante (Armiero 2016).

Les liens entre migration et environnement ne sont pas forcément évidents. Il n’en reste pas moins qu’une littérature de plus en plus abondante et un récit toujours plus large creusent la réflexion consacrée à ce thème. Sans conteste possible, la migration induite par le changement climatique est le terrain le plus fertile sur lequel migration et environnement se sont rencontrés. Universitaires, décideurs politiques, journalistes, militaires, écrivains, artistes, ONG ou public au sens large, tout le monde aborde désormais la question de ceux qu’on appelle les « réfugiés climatiques ». Des rapports du GIEC aux migrations d’ampleur biblique survenant dans un film catastrophe comme Le jour d’après, de l’évaluation du National Intelligence Council de 2008 aux programmes de recherche financés par l’Union européenne, l’idée que le changement climatique sera à l’origine de déplacements massifs et catastrophiques de populations fait de plus en plus autorité (voir par exemple Bettini 2013 ; Baldwin 2014).

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Même si chacun s’accorde à dire qu’un changement climatique important entraînera la migration des populations les plus vulnérables, l’établissement d’un lien de cause à effet direct et dénué d’ambiguïté est un exercice qui prête davantage le flanc à la controverse. En d’autres termes, la définition des migrants du changement climatique pourrait se révéler épineuse, en particulier parce que ne sont pas seulement en jeu des dissertations universitaires et parce que la réponse à la question comporte des implications juridiques susceptibles d’influer sur le débat en cours concernant le statut des personnes demandant l’asile dans le Nord global. Le fantôme du réfugié climatique hante la forteresse Europe, ainsi d’ailleurs que la forteresse Australie. Il ne cesse de refaire surface dans les pages des ouvrages universitaires et dans les analyses d’experts.

Ceux qui pensent que la nature compte dans les affaires humaines pourraient céder à la tentation de tout réduire à une certaine vérité écologique. Les guerres et la pauvreté, deux causes premières des migrations, peuvent aussi s’expliquer comme des conséquences du changement qui affecte l’environnement – et plus spécifiquement du changement climatique. Est-ce bien la tâche des chercheurs en histoire environnementale ? Sommes-nous censés démontrer de conserve que les migrations sont causées par les changements affectant l’environnement – ou, pour mieux le dire, par les changements climatiques ? Il est clair que nous avons besoin d’un agenda de recherche à la fois plus large et moins déterministe. Plutôt que d’isoler l’environnemental, de rechercher des causes – ou des effets – écologiques supposément évidents aux migrations, notre défi consiste en réalité à penser écologiquement les processus qui ont conduit aux migrations – ainsi que ceux qui en découlent. C’est la connexion et non l’isolement qui doit être au cœur de nos recherches.

L’Histoire Environnementale des Migrations : une boîte à outils

Comment raconter une histoire environnementale des migrations modernes ? Dans quelles directions ce nouveau domaine devrait-il pousser ? Pour des raisons de clarté, nous avons proposé dans notre volume trois voies – ou styles – possibles : le style assertif, le style constructiviste et le style incorporé. Le plus souvent, dans les travaux empiriques des chercheurs, ces idéal-types, loin de s’exclure mutuellement, se mêlent les uns aux autres.

Le style assertif, ou d’étranges pionniers sur la frontière

L’HEM pourrait se fixer pour objectif d’étudier la contribution des migrants aux paysages où ils se sont installés. Le lien avec l’étude des empires et de l’expansion coloniale européenne est évident. Depuis la naissance de leur discipline, les historiens de l’environnement ont effectué des recherches sur les transformations écologiques imposées par l’organisation impériale du monde. L’étude des migrations, surtout en cette époque de migrations massives, implique l’élargissement de ces travaux au-delà du cadre colonial.

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Ces limites sont non seulement chronologiques, dans la mesure où les migrations de masse ont débuté après la première expansion coloniale, mais elles sont aussi inhérentes à la nature de l’Empire. Les déplacements des personnes à l’époque coloniale reposaient sur le soutien militaire de la patrie, l’expropriation des terres indigènes et l’établissement d’un système juridique et institutionnel mis au service des intérêts des colonisateurs. Les migrants de la fin du XIXe et du début du XXe siècles n’ont pas connu ce type de contexte et, pour la grande majorité d’entre eux, si contact étroit il y a eu, ce n’était plus tant avec les indigènes mais bien avec d’autres groupes ethniques ou avec les descendants des colonisateurs. Le risque de la célébration se pose clairement dans le style assertif, l’HEM pouvant embrasser un agenda de recherche qui viserait à démontrer que les immigrants ont également été des pionniers, contribuant à apprivoiser la « nature ».

Le style constructiviste, ou voir l’environnement à travers l’œil de l’autre

Les migrants ne se sont pas contentés de façonner l’environnement dans lequel ils se sont installés. Ils l’ont aussi vu à travers des prismes différents, appliquant des catégories et des visions qui appartenaient à leurs propres cultures ou qui ont émergé pendant l’expérience migratoire. Dans de nombreux cas, ils ont été capables de façonner l’environnement parce qu’ils le voyaient différemment, parce qu’ils y reconnaissaient des choses que d’autres ne pouvaient pas voir.

C’est dans ce processus consistant à donner un sens à l’environnement que les migrants l’ont transformé, ou tout du moins affecté, et, comme nous le verrons, qu’ils ont été transformés à leur tour.

Qu’étaient les arrière-cours et les jardins italiens, remplis de légumes, de lapins et de poules, sinon une appréciation différente de la terre et des ressources naturelles, ainsi qu’un espace poreux mêlant travail, vie et loisirs ? Pour tout dire, c’est justement cette porosité des pratiques de l’environnement qui était intolérable aux yeux des conservationnistes anglo-saxons, qui accusaient souvent – et accusent parfois encore – les étrangers d’être les responsables des problèmes écologiques (à ce propos, voir Hartmann 2010; Rome 2008; Park and Pellow 2011).

Le style constructiviste pourrait contribuer à une histoire environnementale urbaine. Il s’agirait de repenser écologiquement les enclaves ethniques et d’explorer comment les immigrants comprenaient et activaient les communs urbains, y compris les déchets, un espace traditionnellement occupé par les travailleurs migrants.

Le style incorporé, ou la nature corporelle / incorporée des migrants

Les migrants sont eux-mêmes la nature en mouvement. Cette affirmation ne vaut pas que pour les premiers échanges des époques de Colomb ou Magellan. Par la suite également, des individus ont continué à traverser les océans, apportant leur corps, leur résistance ou leur faiblesse face à certains agents pathogènes, leur capacité à s’adapter à toutes sortes de climats et de régimes alimentaires. L’HEM doit briser les frontières qui séparent les corps de la nature.

Dans ce contexte, l’HEM doit unir ces forces à celles des chercheurs en histoire environnementale qui ont apporté leur contribution à la rénovation de la discipline et souligné les liens qui unissent travail, systèmes écologiques et santé (Barca 2014; Montrie 2008; Mitman 2005; Nash 2006; Sellers 1999). Ce mouvement ne trouve pas seulement son origine dans la discipline elle-même, il provient aussi des organisations de la société civile, en particulier le mouvement pour la justice environnementale. À cet égard, le moment est opportun pour relancer l’agenda de l’HEM.

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Conclusions

Travailler sur l’histoire environnementale des migrations de masse pourrait ressembler au travail des archéologues. Dans les deux cas, le chercheur procède à une excavation pour mettre au jour ce qui a été enterré sous les couches des époques passées. Néanmoins, quand on étudie le paysage des migrations, ces couches ne sont pas vraiment organisées en strates, elles se mêlent les unes aux autres. Elles évoquent ce mélange de ruines romaines et de bâtiments plus récents si typiques de nombreuses villes italiennes.

En ce sens, la métaphore de l’excavation n’est peut-être pas si appropriée qu’elle ne le laisse entendre en première analyse. Elle transmet effectivement l’idée de rendre visible ce qui a été caché, mais elle implique aussi une succession bien ordonnée de strates qui ne correspond pas à la réalité des paysages hybrides créés par les immigrants. En réalité, l’individualisation d’un paysage italien, chinois ou serbe pourrait même aller à l’encontre de la pensée en termes de relations métaboliques et de socionatures.

Dans quelle mesure les vignobles californiens étaient-ils italiens face à la bio-invasion de Phylloxera ou eu compte tenu du travail des ouvriers mexicains qui préparaient la terre ? Dans quelle mesure les charbonnages du Colorado ou de la Pennsylvanie étaient-ils un paysage d’immigration, dans ces lieux où le labeur des mineurs, presque tous immigrants, les investissements et les intérêt, les politiques énergétiques et les avancées technologiques ont façonné la terre et les corps des personnes qui y travaillaient et y vivaient ? La même question peut être posée à propos de l’environnement urbain où les marques de diverses communautés ethniques – des Little Italies ou des Chinatowns, par exemple – expriment à la fois le pouvoir des immigrants et leur relation métabolique avec des dynamiques plus larges de l’écologie politique urbaine, comme la location des terrains, le zonage ou encore la gentrification. Ces processus, loin d’évoquer l’image de couches étanches, ressemblent à un bricolage où ce qui compte est la relation entre les pièces, plus encore que la figure obtenue grâce à l’assemblage. Et bien plus encore, le pouvoir et la résistance en jeu dans l’élaboration même de ce paysage en patchwork.

Et si la métaphore la plus appropriée pour décrire le type de travail attendu de l’HEM nous venait du volume expérimental produit par Pulido, Barraclough et Cheng, A People’s Guide to Los Angeles ? Dans l’introduction, ces auteurs proposent l’image du paysage hanté pour dépeindre le mélange hybride des présences invisibles qui ont peuplé les lieux où nous vivons : « Los Angeles est emplie de fantômes – non seulement de personnes, mais aussi de lieux et de bâtiments, des événements ordinaires et extraordinaires qui y on un jour vécu » (4). À n’en pas douter, cette métaphore des fantômes rend mieux ce sentiment de la présence/absence des immigrants dans le paysage. Comme ces fantômes, les immigrants hantent les paysages où ils étaient installés et, même après leur disparition, les traces qu’ils y ont laissées demeurent incorporées dans ces lieux. Bien souvent, ces traces sont des histoires parce que des histoires de fantômes hantent les lieux.

Les immigrants hantent les paysages où ils étaient installés comme le feraient des fantômes. Leur présence imprègne les formes des campagnes californiennes, les systèmes énergétiques alimentant les sociétés industrielles et postindustrielles. Elle se détecte aussi dans la nourriture, s’inscrit dans la texture des villes, se mêle au sang, à la poussière et aux cellules malades dans les paysages théoriques composés d’expositions et d’exploitation, et qui font aussi partie de cette histoire.

La figure du fantôme peut aussi nous aider à surmonter l’opposition binaire entre culture et nature, ou entre matériel et immatériel. Les immigrants ont littéralement construit l’environnement dans lequel ils se sont installés, transformant littéralement des déchets en sol habité, et comprenant également l’environnement autour d’eux à travers des canaux inédits. Une histoire environnementale des migrations et des migrants devrait faire la paix avec l’idée que l’environnemental et le social s’abordent toujours conjointement. Pour utiliser le jargon approprié, nous pourrions dire que l’environnemental et le social se constituent mutuellement en formations socionaturelles. Pour ma part, je préfère dire qu’ils se hantent mutuellement, ne quittent jamais complètement un lieu, une histoire, un paysage ou même un corps.

Traduction André Verkaeren pour la FEP.