Vider la nature de ses habitants : pourquoi le « colonialisme vert » continue de sévir en Afrique

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Note de lecture de L’invention du colonialisme vert. Pour en finir avec le mythe de l’Éden africain de Guillaume Blanc (Flammarion, 2020).

Dans son essai, Guillaume Blanc dénonce la manière dont des organismes internationaux, prisonniers d’une vision erronée de la nature en Afrique, excluent les populations locales des parcs protégés, un phénomène désigné comme étant une nouvelle forme de colonialisme, un « colonialisme vert », dont l’auteur a voulu rechercher les origines.

Guillaume Blanc démarre son récit par une actualité très contemporaine : l’expulsion en 2016 de 2500 habitants du village de Gich (situé dans le parc naturel du Simien en Éthiopie), déplacés vers une ville en dehors des frontières du parc. Cet épisode, tragique pour les concernés, est pourtant courant en Afrique, continent qui compte environ 350 parcs nationaux. Dans une bonne partie de ces parcs, les populations locales ont été contraintes d’abandonner leur lieu de vie pour laisser place aux animaux et à la végétation. Durant le XXe siècle, au moins un million de personnes ont ainsi été forcées de quitter les parcs. Guillaume Blanc a voulu dans son essai remonter aux racines de cette politique de protection de la nature ; la force de sa démonstration est de faire un long détour par l’histoire pour expliquer comment cette situation perdure toujours aujourd’hui sans être remise en cause au sein de plusieurs organismes internationaux.

L’historien de l’environnement rappelle ainsi qu’au XIXe siècle, alors que les paysages du continent européen changeaient en raison de l’industrialisation, des voyageurs, notamment des artistes, ont idéalisé en Afrique une nature qu’ils pensaient à tort vierge. Certains scientifiques ont quant à eux élaboré une théorie selon laquelle la savane qu’ils avaient sous leurs yeux était le reste d’une forêt « primaire » qui aurait été dégradée par les habitants. Cette théorie justifie la création des premières réserves destinées à une chasse réglementée, alors même que la biodiversité souffre de l’exploitation des ressources naturelles par les colons. Ce paradoxe selon lequel il existerait en Afrique une nature préservée mais menacée par ses habitants va perdurer malgré la décolonisation, elle est pratique car « en faisant porter aux Africains la responsabilité des dégâts causés par les Européens, l’État et les colons peuvent continuer de nier l’évidence : pour sauver la nature, ils devraient la protéger du capitalisme, le leur. »

Pour illustrer les mécanismes qui ont permis la continuité de cette vision et de ses conséquences sur les populations locales, Guillaume Blanc a choisi d’étudier un cas particulier, celui du parc du Simien en Éthiopie, ce pays ayant la particularité de ne pas avoir été colonisé, mais il est pourtant victime de la même mentalité coloniale que d’autres pays africains. Il a mené une longue et précise enquête, en compulsant près de 20 000 pages d’archives, pour retracer précisément l’historique du parc. Il montre notamment comment des cadres coloniaux se sont reconvertis au sein des organismes internationaux tels que l’UNESCO, le WWF ou l’UICN (Union internationale pour la conservation de la nature) et ont imposé leurs exigences auprès des autorités locales, s’appuyant souvent sur des données scientifiques non sérieusement établies qui pointent comme coupables les habitants qui pratiquent l’agropastoralisme. Les autorités locales, soucieuses d’obtenir une reconnaissance bienvenue de la part de ces institutions et attirées par les gains possibles liés aux tourisme, ont facilement accédé aux demandes de ces experts étrangers exerçant sur leur sol. Dans certains cas, ces politiques de protection de la nature ont également permis à des gouvernements africains d’asseoir leur pouvoir sur des zones moins bien contrôlées.

L’auteur met en outre l’accent sur l’injustice faite aux populations locales. Expulsées de leur milieu avec lequel elles vivaient en harmonie et plongées dans la précarité, elles n’ont souvent guère de perspective et les liens sociaux s’en trouvent également profondément déstabilisés, alors que comme l’auteur le relève très justement, ce sont des populations qui produisent leurs moyens de subsistance et ne possèdent pas de technologie. Le coût carbone de leur mode de vie est quasiment nul, mais c’est pourtant elles qui doivent accepter des sacrifices pour sauver la nature. Dans le même temps qu’on les chasse, on fait venir dans les parcs des touristes qui ont pris l’avion et qui viennent avec du matériel produits grâce à l’extractivisme pratiqué ailleurs.

Cet essai, très bien documenté et agréable à lire, interroge finalement une politique de protection de la nature « conservationniste » pratiquée en Afrique qui se fait au détriment des droits humains des populations locales et qui est aussi un trompe-l’œil. En effet, en excluant à certains endroits du monde tout action de l’homme sur la nature, ce dernier s’autorise à la dégrader partout ailleurs.

Meixin Tambay, FEP