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  • Équilibre & diversité

Leçons d'harmonie

Par Alain FLEISCHER

Un jour il y a longtemps, j’avais lu un titre dans un journal : « Dans vingt ans, l’Homme sera éternel ». J’avais alors une dizaine d’années – c’était vers 2015 –, et je n’étais pas en âge de lire les articles dans les journaux qu’achetaient mes parents. Mais le titre avait frappé mon imagination, et il était devenu un de mes sujets de conversation avec un homme dont je pensais qu’il était déjà éternel, parce qu’il était le dernier survivant d’une sombre époque et d’événements terribles que je n’avais pas connus. Il était pour moi l’homme le plus vieux, et je n’imaginais pas de terme à cette vieillesse, il était vieux pour toujours, il avait atteint un âge où plus rien ne pouvait lui arriver. Ce vieil homme était mon professeur de musique, et j’allais le retrouver plusieurs fois par semaine dans le petit logement qu’il habitait sous les toits, parmi des montagnes de livres d’où n’émergeait que le piano droit sur lequel il donnait ses leçons. À vrai dire, l’apprentissage de la musique était devenu prétexte à des conversations élargies à toutes sortes de sujets et, en fait, sans restriction ni limite. C’était là un secret entre nous, dont je ne me confi ais à personne puisque, par ailleurs, mes progrès dans les études musicales pouvaient être appréciés. Je lui avais demandé : « Si l’Homme devient éternel, chacun pourra-t-il choisir l’âge et le moment où il ne changera plus pour rester indéfiniment, éternellement, le même ? ». Je m’imaginais, à trente ans, c’est-à-dire vingt années plus tard, et devant garder cet âge éternellement. Ceux qui, alors, auraient eu dix ans, resteraient-ils éternellement des enfants ? Et les vieillards éternellement des vieillards ? Et les nouveau-nés éternellement des nouveau-nés ? Autrement dit, y aurait-il un moment où le vieillissement des personnes pourrait s’arrêter, qu’elles choisiraient pour devenir éternelles à l’âge ainsi atteint ? Ou bien faudrait-il suivre le cours d’une vie complète jusqu’à un âge suffisamment avancé, ayant alors dépassé tous les risques de mourir, pour devenir éternel ? Mon vieux maître de musique me semblait la réponse vivante, et positive, à la question ainsi formulée : il ne changeait plus, je ne l’avais jamais vu vieillir, il avait toujours été l’image de l’éternelle vieillesse.

Il n’avait pas répondu directement à ma question, ayant préféré commencer par me parler de la notion de progrès. Il avait dit : « L’Homme est le seul animal qui change, et qui change aussi le monde, il est le seul dont les connaissances, les savoir-faire et les modes de vie progressent. Mais il y a parmi l’humanité des sociétés qui se sont arrêtées dans un état d’équilibre satisfaisant avec leur milieu naturel, sans besoin de connaître mieux la nature, d’inventer de nouvelles méthodes de l’exploiter pour survivre, sans besoin d’améliorer les soins et les remèdes à apporter au corps humain lui-même pour sa santé et son bien-être, sans besoin de rien modifier pour continuer de vivre dans le bonheur. Ces sociétés dites primitives sont-elles plus sages que celles dites évoluées ? Lesquelles auront le dernier mot ? Celles qui, comme tu l’as lu dans le journal, prédisent une époque où l’Homme sera devenu éternel, ont une confiance absolue dans le progrès. Mais ce qu’on appelle le progrès est fait de composantes contradictoires : les progrès de la médecine permettent à l’Homme de surmonter de vieilles maladies et des accidents jadis mortels, mais les progrès de l’exploitation des ressources naturelles, qui participent du même progrès général, comportent bien des contreparties, des inconvénients et de graves dangers. Ainsi, on ne meurt plus des fléaux dont étaient victimes nos ancêtres, comme la peste ou le choléra, mais de nouveaux maux apparaissent et donc de nouvelles raisons, de nouvelles façons de mourir ». Les propos de mon vieux maître de musique dépassaient souvent mes capacités à les comprendre mais, du moment où je le quittais, ils agitaient ma conscience et mon imagination jusqu’au jour où je retournais chez lui pour une nouvelle leçon. En attendant de le revoir, j’observais autour de moi tout ce qui pouvait être interprété à la lumière de ce qu’il m’avait dit.

C’était l’époque où les préoccupations écologiques commençaient à mobiliser les esprits et parvenaient à prendre une tournure politique, afin que des actions d’envergure soient engagées. Je me souviens que ma mère m’apprenait à classer les ordures, quand elle me demandait de descendre les sacs dans le local de notre immeuble qui était réservé aux poubelles. J’appréciais que cette tâche me fût confiée – je ne rechignais jamais –, je l’exécutais scrupuleusement, car cela correspondait à un trait de mon caractère : de la même façon, j’aimais classer mes livres, mes cahiers d’écolier, mes jouets, mes affaires, et je veillais à respecter un certain ordre. Cette discipline, je n’avais pas à l’acquérir, car elle m’était en quelque sorte naturelle, et il m’était facile d’adopter, d’assimiler des consignes de comportement, des habitudes d’hygiène ou d’alimentation, des façons de me distraire, quand tout cela m’était présenté comme des règles de bien-être, c’est-à-dire au bout du compte, dans mon imagination d’enfant, comme des façons de préserver mes chances de devenir éternel.

Lors d’une de mes visites, j’avais demandé à mon vieux maître de musique si c’était l’adoption et le respect de telles lois qui allaient nous rendre tous éternels, et s’il suffi rait de les observer minutieusement, éternellement. Mon vieux maître de musique m’avait répondu, en revenant à son thème, qu’un progrès certain serait atteint lorsque de telles règles seraient devenues des attitudes et des habitudes aussi naturelles et nécessaires que celles de manger et de dormir, autrement dit lorsqu’elles auraient été intégrées à notre instinct de conservation. Ce serait alors une belle évolution, avait-il conclu.

J’ai continué de fréquenter mon vieux maître de musique et à recevoir ses leçons pendant toute mon adolescence. Je lui devais autant les progrès de ma conscience que mon avancement dans l’apprentissage de la musique. D’ailleurs, il était parvenu à me faire percevoir que tout cela allait ensemble, lorsque nous avions abordé l’enseignement de l’harmonie. Il m’expliquait : « La musique est la forme la mieux partagée et la plus aboutie de toutes les créations humaines, et elle est aussi la plus proche de ce que crée la nature. » Il avait ajouté : « Il n’y a pas de progrès en musique. Toi, tu peux faire des progrès dans l’étude de la musique, mais la musique ne progresse pas, au sens qu’elle ne s’améliore pas. Elle est ce qu’elle a toujours été, mais elle devient de plus en plus variée, ses formes ne cessent de s’enrichir, non pas qu’on en invente de nouvelles, mais parce qu’on découvre qu’elles sont possibles, c’est-à-dire qu’elles étaient déjà là depuis toujours. »

Vers quinze ou seize ans, je pensais avoir atteint l’âge où mes capacités à apprendre, à acquérir, à comprendre, étaient à leur plus haut niveau, et j’aurais aimé devenir éternel dans cet âge-là, ne plus bouger, entre l’enfance et l’état d’adulte, idéalement. Mais c’était encore une quinzaine d’années avant la date où la prédiction lue dans un journal annonçait que l’Homme deviendrait éternel. Toutes les menaces pour l’humanité dont on avait commencé à prendre conscience et toutes les mesures pour les contrer, pour y remédier, étaient devenues l’objet de débats quotidiens. La déforestation de l’Amazonie, pour des raisons de cupidité et de mercantilisme sans scrupule, ne cessait de s’aggraver, la population mondiale des abeilles diminuait dans des proportions inquiétantes du fait de la propagation des pesticides, et tout le processus de pollinisation était menacé, les orangs-outangs étaient devenus une espèce en danger, la température de la planète augmentait, les glaciers ne cessaient de se résorber, tout comme les banquises polaires, entraînant un rehaussement du niveau de l’eau inquiétant pour certaines îles et certains rivages. Tout cela me révoltait car, par exemple, la forêt amazonienne a toujours été dans mon imagination le dernier refuge, le dernier salut possible, si un jour, dans ma vie, tout me semblait compromis. À travers leur approche politique, ces divers sujets étaient devenus les enjeux de vives disputes entre nations différemment concernées, et d’âpres luttes de pouvoir. Mon vieux maître de musique m’expliquait : « Il y a deux formes de pouvoir : l’un vient du savoir, l’autre de la propriété. Ils semblent contradictoires car l’un serait progressiste et l’autre serait conservateur (j’avais atteint un âge où l’on manipule ces concepts un peu simplistes avec exaltation et sans discernement). En effet, le savoir progresse, et toute nouvelle avancée du savoir est à l’origine d’un pouvoir nouveau. La propriété, elle, c’est-à-dire la possession, résiste. Elle défend ce qu’elle souhaite stable, et ce qu’elle considère comme acquis pour toujours. » Et puis mon vieux maître de musique avait ajouté : « Mais tout n’est pas si simple, car pour tirer du pouvoir de ce que l’on possède – un champ de blé, une usine, un gisement de pétrole –, un certain savoir est nécessaire. La relation entre le savoir et la propriété devient perverse lorsqu’elle a pour finalité le pouvoir. » Mon vieux maître de musique avait encore développé d’autres aspects de la relation du pouvoir tantôt au savoir acquis tantôt à ce qui nous est donné par la nature. Comme certains camarades de ma génération, j’hésitais à m’engager dans un camp ou dans l’autre, car je me sentais à la fois attaché à la défense de la nature, à l’Homme dans la nature, et convaincu des bienfaits du progrès, autrement dit à la fois conservateur et progressiste. Mon vieux maître de musique m’avait dit un jour : « L’opposition entre l’écologie et l’idéologie du progrès est une illusion trompeuse qui doit être dépassée. C’est le progrès qui doit nous permettre de conserver, de préserver ce qui nous a été donné bien avant que le progrès commence. Le véritable progrès sera la compréhension par l’Homme que son rêve de devenir éternel ne pourra se réaliser que si les progrès de son savoir parviennent à rendre le pouvoir à la nature. »

Nous voici parvenus en l’an 2035, mon vieux maître de musique, l’éternel vieillard, n’est plus là, il a disparu, éternellement. Vingt ans sont passés depuis la prédiction lue dans un journal, quand j’étais enfant. Autour de moi, j’ai vu mourir bien des gens, et jamais comme mon vieux maître de musique, car il avait résisté et survécu à tout. Des gens sont morts de maladies nouvelles, différentes de cette maladie très ancienne qu’est le vieillissement, la vieillesse. Visiblement tous les Hommes ne sont pas devenus éternels : peut-être y en a-t-il quelques-uns, cachés parmi nous. Mais comme dans un fi lm en marche-arrière, la forêt amazonienne qui a été réduite de moitié, commence enfin à regagner du terrain, avec la même profusion de sa faune et de sa flore, le site de la catastrophe de Tchernobyl a pris l’aspect de vestiges d’une civilisation disparue, envahis par une végétation luxuriante, habités par des ours gourmands qui se régalent du miel abondant des abeilles sauvages, la population des orangs-outangs augmente, et on les voit se promener en bandes paisibles. Ils me font rêver, à travers les continents, à une continuité des zoos.