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Face à la bioéconomie, apprendre à être humain

Publié le

Par Catherine Larrère

Annonce: Rencontre-débat avec Céline Lafontaine (Université de Montréal),

avec la participation de Marie Gaille (CNRS),

Le mercredi 7 mai à 18h30, Paris

Re(voir) la conférence en vidéo:http://www.fondationecolo.org/activites/multimedia/Video-La-marchandisation-de-la-vie-humaine-a-l-ere-de-la-bioeconomie

Céline Lafontaine Capture d’écran 2014-04-24 à 16.36.52.png

Le Corps-Marché.

La marchandisation de la vie humaine

à l'ère de la bioéconomie.

Paris, Seuil, 2014

Ovules, cellules souches, embryons surnuméraires, sang menstruel ou issu de cordons ombilicaux..., le corps humain et ses dérivés sont devenus l'objet d'un vaste marché et d'une industrie médicale, conjuguant traitement et recherche technoscientifique, ce qui constitue une branche importante de ce qu'un rapport de l'OCDE de 2009 appelle la bioéconomie. C'est ce nouveau secteur que Céline Lafontaine étudie dans ses aspects non seulement économiques, mais également culturels, politiques, sociaux liés aux transformations techniques et scientifiques, dans son dernier livre, Le Corps-Marché. La marchandisation de la vie humaine à l'ère de la bio-économie, publié en avril 2014.

Parce qu'elle met sur le marché des éléments du corps humain qui étaient jusque là exclus de la commercialisation, la mise en valeur économique du corps humain relève de l'extension néo-libérale du marché à des secteurs qui, jusque là, en avaient été exclus. D'où, également, la dimension internationale du phénomène: le marché des produits dérivés du corps humain ne connait pas de frontière et le développement des industries médicales et pharmaceutiques liées à ce marché, contribue de façon importante à la croissance économique d'un certain nombre de pays, notamment en Asie du Sud Est (Inde, Chine, Corée).

C'est un ensemble de modifications, scientifiques, techniques, médicales, qui a rendu possible cette nouvelle extension du marché. Pour être transformé en ressources, le corps humain doit pouvoir être décomposé en éléments simples et mobiles: c'est ce que permet la biologie moléculaire, base de la représentation d'un morcellement du corps qui apparaît comme "un agencement de cellules, de gènes et de molécules" (p. 68). Les biotechnologies qui se sont développées en liaison avec la biologie moléculaire prennent alors le relais pour, après avoir isolé ces cellules, passer du in vivo à l'in vitro et manipuler, congeler, multiplier, maintenir en vie toutes ces cellules, qui acquièrent une vie propre et deviennent des "biovaleurs". Ce ne sont pas seulement des produits, issus du corps humains, mais bien des processus biologiques, développés à l'extérieur du corps humain et qui ont leur vie propre, qui sont l'objet de cette bioéconomie.

Celle-ci fait appel à, et s'appuie sur la récente extension du champ médical: une médecine qui n'est plus seulement curative mais également méliorative, visant à étendre les performances humaines, notamment dans le domaine de la reproduction mais aussi dans celui de l'allongement de la vie humaine: la médecine régénératrice, qui fait appel aux cellules souches, aux embryons surnuméraires, est un débouché important de l'exploitation économique du corps humain et de ses capacités biologiques. À cela s'ajoute "une conception  de plus en plus extensive de la santé centrée sur la surveillance, le diagnostic et l'évaluation des risques au niveau cellulaire et génétique"(p.58), redéfinition de la santé sur laquelle s'appuie le développement de la médecine prédictive et de la médecine personnalisée. On voit ainsi s'affirmer une médecine qui fait appel à des données informatisées, où les technosciences jouent un rôle grandissant, et qui repose sur un modèle technique du corps où le travail du médecin s'apparente plus à celui de l'ingénieur que du thérapeute, où la clinique cède le pas à la technique.

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On voit ainsi s'affirmer une médecine qui fait appel à des données informatisées, où les technosciences jouent un rôle grandissant, et qui repose sur un modèle technique du corps où le travail du médecin s'apparente plus à celui de l'ingénieur que du thérapeute, où la clinique cède le pas à la technique.

Enfin la bioéconomie du corps humain relève d'un "régime d'innovation médicale fondé sur le droit de propriété intellectuelle"(p.125). Essor de la biologie moléculaire et des biotechnologies associées, développement de la brevatibilité du vivant, et extension du marché sont allés de pair, qu'il s'agisse du vivant en général, ou du corps humain. D'où l'importance de la règlementation juridique qui encadre les pratiques médicales et la recherche scientifique. Si l'utilisation de cellules-souches embryonnaires a été récemment autorisée pour la recherche en France (loi du 16 juillet 2013), leur  brevetage reste interdit en Europe, depuis 2011, alors qu'il est autorisé aux États-Unis ou en Asie du Sud Est. À la convergence de ces pratiques technoscientifiques, médicales et économiques, on trouve la privatisation de la recherche, qui a accompagné le développement du néo-libéralisme depuis les années 1980.

 

"Les nouvelles formes de mise en valeur du corps humain portées par la bioéconomie" (p.13) qui font l'objet du livre de Céline Lafontaine relèvent donc indubitablement de l'économie néo-libérale, de sa capacité à franchir les limites (morales ou autres) des marchés plus traditionnels, à défier, supprimer ou tourner les réglementations, à absorber les secteurs productifs préexistants ou à en susciter de nouveaux. Mais Céline Lafontaine ne s'intéresse pas seulement à la logique économique de ces marchés émergents. En sociologue, elle prend en considération le "fait social total" que représente la bioéconomie, et s'intéresse à la façon dont s'y conjuguent différentes dimensions tant matérielles que symboliques, qui font appel aussi bien à des constantes anthropologiques qu'à des représentations récentes du temps et de l'espace (la bio-économie, remarque-t-elle, a tendance à effacer les frontières traditionnelles entre le privé et le public, l'artificiel et le naturel, le corps et son extérieur...).  Les références principales de son étude sont à des travaux en anthropologie médicale et science studies non disponibles en français, et à partir desquels s'est développé un débat auquel elle introduit le public francophone.

Dans la perspective critique qui est la sienne, Céline Lafontaine a pour ambition de "faire voir les logiques d'appropriation et d'exploitation" que sous-tend la bioéconomie (p.64), et d'analyser les nouvelles formes d'inégalité qui en résultent.  Il ne suffit pas en effet de rappeler le "principe d'indisponibilité du corps humain"(p.134) et la "répugnance morale" à le marchandiser (p.150-151), il faut surtout comprendre ce qui se passe quand il est, de fait, transformé en ressources marchandes, et faire voir quel rapport les principes éthiques et juridiques néolibéraux qui accompagnent cette marchandisation ont avec les réalités sociales.

Quand se sont développées la transfusion sanguine, ou les transplantations d'organes, il a été nécessaire d'ouvrir l'accès à des produits tirés du corps humain, sans pour autant les mettre sur le marché. La solution adoptée (notamment en France) a été celle du don. Selon Céline Lafontaine, cette procédure, qui repose sur un modèle altruiste qui fait primer la solidarité sociale sur l'autonomie individuelle, a été complètement récupérée ou détournée par les pratiques néo-libérales. "Malgré sa lourde charge symbolique, la rhétorique du don n'a pas empêché le développement d'un important marché du sang humain à l'échelle internationale", explique-t-elle (p. 115). L'appel au don, quand il existe, ne sert qu'à masquer "les inégalités sociales et économiques que sous-tend la globalisation de la médecine de transplantation" (p.123). Mais les pratiques néo-libérales ne se contentent pas de détourner les justifications antérieures, elles s'appuient également, et plus directement, sur le principe libertarien de la propriété de la personne (et donc de la possibilité d'en disposer plus librement), ou sur le principe libéral qui a supplanté les règles paternalistes de la médecine du XIXe siècle, celui du "consentement éclairé".

Mais ces principes, eux aussi, sont largement des façades. Céline Lafontaine fait voir ce que masque l'étiquette éthique ou juridique de l'individualisme libéral: derrière les principes d'une égale liberté de droit, les réalités des inégalités sociales. Que veut dire le consentement éclairé, quand on n'a pas d'autres possibilités pour vivre que de faire de son corps une ressource? "L'imposition de la norme libérale d'un individu libre et consentant contraste fortement avec les réalités sociales et culturelles des patients indiens qui n'ont bien souvent que leur corps biologique comme ressource économique et qui ont rarement accès à des soins de qualité." (p.219). La bioéconomie et la mise en valeur économique du corps humain s'accompagnent donc de nouvelles formes d'appropriation (des produits issus du corps humain, mais aussi des informations biologiques, de ces données que mobilisent de plus en plus les recherches) et de nouvelles formes d'exploitation, où l'utilisation de la force vitale succède à celle de la force de travail.

La réalité révélée n'est pas seulement celle des inégalités sociales (de revenus, d'accès au travail mais aussi aux soins), il s'agit également d'une réalité clivée, entre Nord et Sud, entre consommateurs et producteurs. D'un côté, ceux qui, en Amérique latine ou en Inde, fournissent les ressources nécessaires au fonctionnement de l'industrie de la santé, ce qui fait que leur corps biologique peut être utilisé comme une matière première (du sang, des organes, des cellules, des ovules), mais peut aussi fournir un travail (comme celui que font les femmes qui portent des enfants pour d'autres): Céline Lafontaine montre que, si l'industrie de la santé et la recherche biologique et médicale s'alimentent à partir de tous les déchets biologiques divers issus des pratiques médicales, elles font également appel à des objets spécialement produits dans cette intention (ovules notamment) ou font fonctionner des corps mis à leur disposition (par exemple lorsqu'il s'agit de faire des expérimentations médicales). De l'autre côté, les destinataires de ces prélèvements et de ce travail: ceux qui sont à la recherche d'organes, de cellules, ont besoin de traitements médicaux et profitent, plus ou moins directement, de la logique d'exploitation des corps biologiques sur laquelle repose la bioéconomie.

Capture d’écran 2014-04-24 à 20.16.48.pngCe dédoublement, entre producteur et consommateur, permet à la bioéconomie "d'embrasser dans un même mouvement tant les pauvres désespérés, exposant leur corps en échange d'une compensation, que les riches en quête d'un traitement miracle" (p.205). À propos de ces derniers, Céline Lafontaine parle (p.59) d'une nouvelle forme de citoyenneté, "la biocitoyenneté néolibérale". Le terme de citoyens peut surprendre car qui dit citoyen, dit cité, une forme politique qui implique la primauté de l'intérêt général, ou du bien public, sur les intérêts particuliers. Or, il n'est guère question de bien commun ou d'intérêt général, mais uniquement d'intérêts particuliers dans ce qui apparaît plutôt comme une forme de consommation par quelques uns de produits et de processus biologiques. Une explication possible, cependant, se trouve dans le fait que ces pratiques consommatrices font appel à des droits -comme celui d'avoir des enfants biologiques, par exemple- et que l'idée de citoyenneté et celle de droits sont associées. L'ensemble de ces droits se résume dans l'idée néo-libérale qui fait de chaque individu "l'entrepreneur de sa propre vie" (p.211).

Chaque individu se trouve ainsi doté d'un "capital humain" (son corps biologique) qu'il lui appartient de mettre en valeur. Cette façon de présenter le rapport de chacun à lui-même autorise à demander aux volontaires qui participent à des expérimentations médicales d'en assumer eux-mêmes les risques, ce qui contribue à masquer l'exploitation des corps par la bioéconomie et le démantèlement des droits sociaux qui l'accompagne. Mais cela indique aussi que le succès de la bioéconomie ne repose pas seulement sur la logique anonyme de processus économiques et sur les profits financiers qu'elle procure mais qu'elle fait également appel à la participation délibérée de ceux qui y ont intérêt, dans leur vie propre. Céline Lafontaine montre ainsi comment la "démocratisation et la déprofessionnalisation du domaine médical" (p. 59) -liées à l'accès aux informations médicales par Internet et par les réseaux sociaux- ont conduit  à une "nouvelle conception de la participation biocitoyenne à la recherche" (p.236), faisant appel à un "droit à la santé et pour la liberté d'expérimenter", des "patients devenus biocitoyens" (p. 237). Cela a contribué à remettre en cause les barrières à l'expérimentation médicale sur les patients humains, favorisant ainsi l'extension de l'industrie de la santé, et de la bioéconomie.

Mais si la biocitoyenneté est une forme de contribution volontaire au développement de la bioéconomie, cela n'empêche pas que ses bénéficiaires soient en même temps victimes de la dégradation du corps humain qui accompagne sa valorisation économique. C'est particulièrement net en ce qui concerne les femmes. Le corps féminin est très centralement sollicité dans la bioéconomie, qu'il s'agisse directement de la reproduction (GPA, FIV, ovules...), ou de l'utilisation que fait la médecine régénératrice d'objets biologiques liés à la reproduction (notamment les embryons surnuméraires, inutilisés après des FIV).

On retrouve donc la dualité qui caractérise la place du corps dans la bioéconomie, où il est à la fois objet instrumentalisé et sujet bénéficiaire. La reproduction biologique, laissée en dehors de son champ par le développement d'un capitalisme centré sur la production, est au centre de la bioéconomie, qui investit lourdement dans les capacités féminines de reproduction et les transforme en capacités productives qu'elle exploite: seuls les préjugés raciaux mettent une limite à l'utilisation des ovules ou des uterus des femmes d'Amérique latine ou d'Asie. Mais les femmes sont aussi les bénéficiaires de ces pratiques. Céline Lafontaine voit, dans les femmes ayant recours à la FIV, des "figures emblématiques de la biocitoyenneté" (p. 180). Il est également fait appel à leur capacité à prendre soin du capital santé qu'elle ou leurs enfants représentent avec le développement de biobanques du sang ombilical (protéger les nouveaux nés contres des risques à venir) ou de sang menstruel (supposé avoir des vertus autorégénératrices en cas de maladie).

Mais ces modèles entrepreneuriaux représentent plutôt une pression sur les femmes sommées d'être de bonnes mères (en souscrivant à la "biosurance" que représente la conservation du sang ombilical) ou de se soucier de leur santé comme elles sont censées le faire de leur beauté. Céline Lafontaine insiste sur les dangers et les difficultés de la FIV pour les femmes qui y ont recours (faible  taux de réussite, sollicitation éprouvante et douloureuse du corps pour lui faire produire un grand nombre d'ovules), tout cela se fait sans grand souci de la santé des femmes, fragilisées et rendues dociles par leur "désir d'enfant" (p.175). Dans le scandale qui a suivi la révélation des malversations d'un chercheur coréen dans des expériences de clonage, on s'est plus occupé de la fraude scientifique (maquillage d'expériences) que de la façon dont il avait contraint ses assistantes à lui donner des ovules. Dans la bioéconomie aussi, la domination masculine renforce, ou redouble, l'exploitation salariale.

 

 Il ne fait donc aucun doute, à la lecture du Corps-Marché, que l'utilisation du corps humain dans la bioéconomie est un sujet qui peut retenir l'attention des sociologues, et dont l'étude ouvre un débat social et politique et appelle à des prises de position. Mais, faut-il, pour autant, parler, comme le fait Céline Lafontaine, du "nouvel ordre bioéconomique" (p.139)? Faut-il qualifier la bioéconomie de "nouveau modèle de développement" (p.43), en faire le  "stade ultime du capitalisme globalisé" (p.201)? Globale, la bioéconomie l'est certainement en ce qu'elle est mondialisée (comme le capitalisme ou le marché). Mais peut-on la dire globale en ce qu'elle aurait suffisamment d'unité et de caractéristiques propres pour qualifier, dans son ensemble, une époque ou un stade du capitalisme (voire même le dernier)? C'est ce dont on peut douter.

 

Comme il est rappelé au début du livre, le terme de bioéconomie, avant de figurer dans le titre d'un rapport de 2009 de l'OCDE (La bioéconomie à l'horizon 2030. Quel programme d'action?), a été introduit, dans une perspective opposée, par Nicholas Georgescu-Roegen, en 1975, peu après la publication son ouvrage The Entropy Law and The Economic Process, en 1971. Il y montrait la contradiction fondamentale entre l'irréversibilité des principes physiques de la thermodynamique et le modèle de développement illimité du capitalisme industriel. À la même époque, le rapport du club de Rome, sur les limites de la croissance (1972) répandait l'idée qu'il ne pouvait pas y avoir de croissance illimitée dans un monde limité.

La reprise du terme de bioéconomie dans le rapport de l'OCDE fait partie de la réponse libérale à cette critique (largement développée depuis) du productivisme. On peut surmonter les limites physiques de la croissance. C'est précisément à cela que sert la bioéconomie, "modèle de développement général qui repose sur le principe simple voulant que les organismes vivant représentent une source d'énergie renouvelable dont on peut économiquement tirer profit" (p.32), ce qui ouvre à une croissance illimitée. "Le néolibéralisme et l'industrie biotechnologique partagent l'ambition commune de surmonter les limites écologiques et économiques de la croissance associées à la fin de la production industrielle à travers une réinvention spéculative de l'avenir" (Melinda Cooper, traduite et citée p.36).

Là où Georgescu-Roegen insérait la sphère économique dans le contexte englobant de la biosphère terrestre, ce qui permettait d'en établir les limites, la bioéconomie néo-libérale procède au mouvement inverse qui consiste à absorber les processus biologiques dans le système économique, ce qui est censé permettre à celui-ci de s'étendre indéfiniment. Mais, telle que la définit le rapport de l'OCDE, la bioéconomie qui repose sur "une connaissance approfondie des gènes et des processus cellulaires complexes, la biomasse renouvelable et l'intégration sectorielle des biotechnologies" (cité p.32) s'étend à l'ensemble du vivant et de sa mise en valeur technologique, débordant de beaucoup le corps humain. D'autre part les promesses d'un "capitalisme vert" ne font pas seulement appel à la bioéconomie, mais aussi, notamment en Europe, à l'économie de la connaissance. Le lien entre les deux se trouve dans la référence à l'information, et à la cybernétique qui a introduit la théorie de l'information en biologie (comme le rappelle Céline Lafontaine au début de son livre). C'est dans la même perspective que l'on peut situer la convergence N. B. I. C. des sciences et technologies nano-, bio- info- et cognitives. On se trouve, avec ces rencontres et ces entrelacements,  beaucoup plus dans la conception d'un réseau en expansion, de flux mouvants et déterritorialisés, que dans la vision d'un modèle global, d'un paradigme.

C'est Céline Lafontaine qui circonscrit la bioéconomie au corps humain, car c'est cela qui l'intéresse. Elle y trouve l'unité de son objet: le corps, comme corps humain, n'est pas seulement l'objet des manipulations biotechnologiques, il en est aussi le sujet, comme destinataire de ces manipulations, celui qui en profite. La bioéconomie du corps humain accorde une très grande importance aux mécanismes biologiques (la reproduction, la durée de la vie), mais d'une façon telle que l'identité de chacun en dépend (désir d'enfant biologique, volonté de profiter au mieux de son corps). Mais, dans cette perspective, ce qui fait l'unité de la bioéconomie ainsi appréhendée, ce n'est pas son ambition économique Capture d’écran 2014-04-24 à 18.20.19.png(échapper à l'entropie, autoriser une croissance illimitée), mais son projet anthropologique, le "culte de la santé parfaite et la volonté de maintenir, améliorer et prolonger les potentialités biologiques individuelles" (p.222), la recherche de l'immortalité.  Mais, alors, un tel projet ne peut être défini comme un modèle de développement. Plutôt qu'un paradigme économique, il faut y voir un mythe, ou un nouveau grand récit (après ceux du peuple, de la nation, de la race ou de la classe, qui ont mobilisé les XIXe et XXe siècles). Et c'est bien de ce mythe que Céline Lafontaine fait la critique, comme celle d'une modernité mobilisant des constantes anthropologiques (la peur de la mort) poursuivant la tâche entreprise dans ses livres précédents (et notamment l'avant dernier, La société postmortelle, où elle aborde le transhumanisme).

On ne peut que partager, me semble-t-il, les conclusions auxquelles elle parvient. Cette vision purement individualiste, a-sociale et a-politique ne peut convaincre : "le sens donné collectivement à l'existence ne peut se limiter au maintien, à l'amélioration et au prolongement de la santé" (p. 245). On pourrait prolonger cette critique en revenant sur le présupposé de cette aspiration à la santé parfaite, présupposé qu'elle partage en s'en tenant à la seule étude du corps humain, le présupposé anthropocentrique. Présupposé qui n'est pas seulement moral (posant qu'il n'est de moralité que pour les humains et entre humains), mais également épistémologique (selon lequel cela a un sens de circonscrire un objet humain).

A partir du moment où l'on s'intéresse au corps, pourquoi s'en tiendrait-on au seul corps humain? L'effacement des frontières, qui, pour Céline Lafontaine, est caractéristique des développements de la bioéconomie, concerne aussi celles qui, traditionnellement, séparent l'homme de l'animal. L'importance accordée au biologique, à ce que Céline Lafontaine, reprenant le terme grec, désigne comme la zoè (la vie nue, animale) par opposition au bios (la vie qui fait sens, qui a une histoire), conduit à s'interroger sur la pertinence qu'il y a à ne reconnaitre de bios qu'au seuls humains: pour les animaux aussi, ne peut-il y avoir une vie qui fasse sens, sinon individuellement, du moins dans l'espèce et l'industrialisation de l'élevage, l'expérimentation animale ne privent-elles pas aussi les animaux, de leur bios? Cela conduit également à examiner ce que nous entendons exactement par zoè, par vie nue, quand nous la qualifions, de façon assez rapide et méprisante, de "vie purement animale".

Mais surtout, à ne s'en tenir qu'à l'humain, on est assez facilement conduit à l'inhumain, dont le transhumain, horizon ultime de la santé parfaite et de l'amélioration du corps à l'aide des biotechnologies est une version. Cette façon de vouloir aller plus loin que l'humain, d'en sortir est une façon d'ignorer l'humain, ou les hommes, dans leur réalité.  Dans le monde d'aujourd'hui où des millions de gens, et notamment d'enfants, meurent de maladies que l'on sait soigner ou que l'on pourrait soigner si l'on acceptait d'y consacrer un peu d'argent, où des populations entières souffrent de la faim, n'ont accès qu'à des eaux très polluées, parler de santé parfaite a quelque chose d'obscène. Si les espoirs (à supposer que cela en soit) de la transhumanité ne peuvent concerner qu'une infime minorité d'humains, cela tient à ce que, pour envisager ce que c'est d'être humain, il faut replacer les humains, dans leur contexte, dans leur environnement. Une approche écologique des questions médicales est certainement plus pertinente, et plus humaniste, qu'une approche à l'aide de la biologie moléculaire et des biotechnologies qui lui sont liées d'un corps morcelé et mécanisé, approche qui ne débouche que sur la fantaisie, assez sinistre, du plus qu'humain. Retrouvons l'ensemble du vivant avec qui nous partageons notre vie, et nous apprendrons (peut-être) à être humains.

Catherine Larrère, philosophe, est présidente de la Fondation de l'Ecologie Politique

Illustration principale: adaptée par B.M. à partir de "Monographien zur deutschen Kulturgeschichte, herausgegeben von G. Steinhausen", STEINHAUSEN, Georg., Liepzig, 1899, vol.3, p.30, British Library (HMNTS 9335.l.11), domaine public.